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L'équipage compte soixante matelots de
pont. Ceci n'est pas une invention : soixante se portent volontaires. On
en choisit sept, tous célibataires. On affale la plus petite embarcation
du bord et, miracle, elle ne se fracasse pas contre le navire, elle
s'éloigne, on a l'impression qu'elle vole au-dessus des brisants. Les
copains observent avec compétence :
- Vent et mer au cul, comme ça ils vont
réussir, nom de Dieu
L'embarcation entraîne le filin sur lequel on frappera (auquel on
attachera) la grosse aussière.
- Regardez, ils vont arriver. Et ceux de
la plage ont compris, ils les attendent.
De la côte, en effet, soldats, pompiers et
marins libanais se formaient en une espèce de flèche dont la pointe
s'avançait dans la mer.
- Ah, le canot se met en travers ! Le
rouleau le prend, ça y est, il chavire ! Misère !
Non, pas misère. Le canot a chaviré, mais
ses occupants n'ont pas lâché le filin et les sauveteurs du rivage le
prennent, le contact est enfin établi. A l'extrémité du filin resté à
bord, les marins du Champollion attachent l'aussière qui servira au
va-et-vient, et le filin, déhalé du rivage, commence à entraîner ce
lourd serpent d'acier.
Commence, puis s'arrête. Seulement vingt
mètres d'aussière en acier pèsent un poids énorme et les sauveteurs du
rivage ne pourront jamais en déhaler à bras deux cents mètres. Il
faudrait un treuil, mais il n'y a pas de treuil sur la plage. Va-t-il
falloir renoncer ? Non, un militaire a une idée :
- Un char. Un char d'assaut a largement la
force de traction d'un treuil.
On va chercher un char. Quelle heure
est-il maintenant, dix heures ? Dix heures et demie déjà ? Sur leur pont
incliné, balayé du vent qui porte les embruns jusqu'à leur visage, les
passagers du paquebot suivent avec anxiété la manoeuvre qui leur semble
interminable. Ils voient un char arriver sur la plage, ils se demandent
pourquoi, les officiers leur expliquent. Il va tirer sur le filin pour
amener l'aussière à terre, bon. Et en effet, on voit ce char jaune sur
le sable plus clair de la plage, il remonte la pente, patine un peu sur
une dune, repart courageusement, la ligne se tend de nouveau.

Trop d'à-coups. Un char ne tire pas
régulièrement comme ferait un treuil. Soudain, on voit un nouveau
serpent voler dans le ciel : c'est le filin qui s'est rompu. Désolation.
Mais cette fois, les passagers n’ont pas le temps de se lamenter
longtemps. Un froissement jamais entendu, un éclat, un craquement : le
bateau se casse en deux, ou du moins il commence à se casser en deux, le
pont s'entrouvre : on voit une crevasse bien droite, profonde, pas
encore très large : deux mètres environ. Un tel phénomène impressionne à
la manière d'un tremblement de terre. Dans la stupeur éclate la voix
énorme d’un haut-parleur : - Abandonnez l'arrière, tout le monde à
l'avant. Les matelots aideront les passagers. Que tout se passe en ordre
et il n'y aura aucun danger.
- Il n'y avait plus de courant à bord mais
le capitaine Bourdé parlait dans un mégaphone à piles, a raconté un
officier. Il n'y a pas eu d'affolement, beaucoup grâce à l'équipage qui
a aidé les passagers avec dévouement. Les deux cents passagers se sont
trouvés dans la salle à manger. Personne ne souffrait de la faim car les
stewards ont apporté des aliments froids, mais tout le monde avait soif
car les caisses à eau étaient crevées et les boissons hors d’atteinte
dans des compartiments envahis par la mer. Et surtout, ceux qui ne
s'étaient pas assez vêtus grelottaient.
Ces assoiffés tremblant de froid pouvaient
voir à deux cents mètres d'eux la fumée des cuisines roulantes
installées sur la plage et les piles de couvertures qu'on sortait des
autos de la Croix-Rouge
Surprenant supplice de Tantale, et comment
tout cela va-t-il finir ? Le radio du bord vient de rendre compte au
capitaine Bourdé qu'il a reçu deux messages : le croiseur britannique
Kenya et le vapeur français Syrie annoncent qu'ils font route pour
secourir le Champollion. Que pourront-ils ? S'approcher suffisamment
pour se jeter, eux aussi, sur les brisants ?
Le journal de bord du commandant Bourdé
porte deux indication succinctes : « Envoyé à terre la baleinière pour
tenter d'établir un va-et-vient. Autres tentatives vers treize heures
trente et quinze heures trente. » La première tentative, je viens de la
raconter. Les deux autres fois, le canot s'est écrasé sur un récif, les
matelots soutenus par leur brassière de sauvetage ont regagné le bord à
grand-peine ; sauf un, qui s'est brisé le crâne contre un rocher, et on
a vu son cadavre dériver.
Les passagers n'ont pas suivi
fiévreusement ces deux tentatives Entassés dans la salle à manger, ils
se taisent, mornes et abattus. Beaucoup de femmes n'ont même plus le
courage de consoler les enfants qui pleurent. Or, il y a à bord un nain,
un nain de cirque très gentil, très humain, qui fait un peu le pitre
pour amuser les enfance les rassurer. Etrange naufrage. Et les
sauveteurs sont là sur la plage, à deux cents mètres, impuissants. Le
jour baisse.
Pourquoi n'envoie-t-on pas des
embarcations depuis la terre ? Pour la même raison qui empêche d'en
envoyer du Champollion les brisants. Des passagers commencent à
comprendre qu'un navire sombrant en mer aurait plus de chances d'être
secouru que ce paquebot blessé, échoué dans ces récifs. Le Champollion
est comme pris dans un piège. La nuit tombe, sous un déluge de pluie
glacée qui chasse les sauveteurs de la plage.
Dans tous les naufrages, des gens prient.
A bord du Champollion, se trouve le R.P. Lechat, qui emmène
cinquante-sept pèlerins en Terre .sainte. Ces hommes et ces femmes vont
passer une partie de la nuit en prières, et d'autres passagers se
joindront à eux. Bien avant le jour, tout ce troupeau finit par
s'endormir.
Les lames affouillaient sous la coque,
autrement dit elles retiraient le sable de sous le navire d'où
augmentation du danger de cassure complète et de chavirement. A l'aube
du 23 décembre, la gîte du Champollion atteint cinquante degrés.
Cinquante. Dessinez un carré, tracez une diagonale, elle n'est inclinée
qu'à quarante-cinq degrés. Le Champollion n'est pas en train de sombrer,
mais ses passagers sont dans une position suprêmement inconfortable. Et
d'une certaine manière, ridicule. Le croiseur britannique Kenya et un
remorqueur italien sont là bien visibles, à quelques centaines de mètres
au large. Les brisants leur interdisent de s'approcher. Les passagers du
Champollion voient qu'avec le jour la plage de Beyrouth s'est repeuplée,
mais que peuvent les sauveteurs, que peuvent-ils de plus que la veille
'? La mer est encore plus forte, le vent plus violent.
- Commandant, les passagers n'en peuvent
plus, leurs nerfs vont craquer. Ceux qui savent nager veulent se jeter à
la mer.
L'homme qui parle est le R.P. Lechat, le berger des pèlerins de
Jérusalem.
- C'est une folie, dit le capitaine Bourdé,
il y a cinq mètres de creux. Avez-vous déjà vu des gens nager avec cinq
mètres de creux ? - Avec une brassière de sauvetage. - Même avec une
brassière. Et vous voyez, là-bas, pas très loin du rivage, cette tache
sombre ? C'est une nappe de mazout. Le mazout dont j 'ai délesté le
navire pour diminuer les risques d'incendie. Un nageur s'y asphyxierait.
Vous n'avez pas lu de récits de guerre ? -- Mes deux nièces veulent
absolument tenter l'aventure. Ce sont deux très bonnes nageuses, deux
championnes.
Les voici : elles sont là, déjà prêtes,
résolues : Françoise et Denise Landais, des jumelles de vingt et un ans.
-- Commandant, vous ne pouvez pas nous
empêcher.

Le capitaine Bourdé hausse les épaules,
donne un ordre. Des matelots passent une échelle par-dessus le
bastingage, les deux jumelles descendent, elles plongent dans la mer
démontée. C'est vrai que ce sont de bonnes nageuses. Les passagers
cramponnés au bastingage fantastique oblique les voient qui montent et
descendent dans les vagues. Chaque fois qu'elles gravissent une pente de
ces collines liquides, on croit qu'elles vont redescendre en arrière,
mais elles passent de l'autre côté de la vague.
Elles s'approchent de la plage, elles vont
arriver. Vingt minutes pour nager deux cents mètres, ce n'est pas un
temps olympique, mais allez le faire avec cinq mètres de creux !
L'exemple d'énergie donné par les jumelles Landais est magnifique. Mais,
d'une autre manière, dangereux.
- Vous voyez que c'est possible d'aller à
la nage ! Allons-y, J'y vais.
- Moi aussi, moi aussi.
Dans l'heure qui suit, soixante-dix
passagers se jettent volontairement à la mer et commencent à nager vers
le rivage. Bilan : quinze morts, noyés ou tués contre les brisants ou
asphyxiés dans le mazout A la suite de quoi, le capitaine Bourdé a donné
un contre-ordre.
- Plus personne ne quittera le bord. Le
temps peut s'améliorer et permettre notre sauvetage.
- Mais quand, commandant ? Les vivres sont
épuisés et surtout il n'y a rien à boire. Des enfants sont en danger.
- J'ai fait demander des vivres par
signaux à bras. Des avions vont nous en envoyer. Tenez, les voilà !
Et c'est encore vrai. Dans le ciel gris
sombre, dans le vent furieux quatre avions approchent, ils tournent au-dessus
du navire comme des goélands, ils plongent ; des matelots courent sur le
pont pour ramasser les sacs qu'ils ont largués. Malgré les rafales, sur
sept sacs de nourriture, six sont tombés sur le pont. Ils contiennent
aussi de la boisson ; pas en bouteilles, sous forme de glace. Les
stewards les cassent et distribuent la glace en même temps que du pain,
du sucre du chocolat, des conserves.
Combien de temps vont pouvoir tenir ainsi
les passagers du Champollion, assiégés sur leur épave, ravitaillés par
air ? Et si le paquebot se couche complètement, se brise complètement,
se disloque, jetant la mer son troupeau épuisé ? Des naufragés mourant
tout près de la terre, cela s'est déjà vu.
Avant même d'avoir été en vue du (faux)
feu de Ras-Beyrouth, Champollion avait signalé par radio son approche au
capitaine du port. Un peu avant cinq heures du matin, le bateau-pilote
avait appareillé pour se rendre au-devant du paquebot. Les bateaux-pilotes
appareillent par n'importe quel temps. Celui de Beyrouth étai propriété
de deux frères, Radwan et Mahmud Balpajy. Ces deux-là n'avaient peur de
rien. On les avait vus accoster des navires par mer démontée, se hisser
comme des acrobates aux échelles lancées du pont. Une telle acrobatie
était pour eux une routine.
Mais ils n'avaient pas rencontré le
Champollion à l'endroit prévu. Au lieu de cela, ils l'avaient aperçu
déjà blessé à mort sur ses brisants. Tous les détails qui précèdent ont
déjà fait comprendre qu'il n'était pas question pour eux de s'approcher
du paquebot. Le bateau-pilote était revenu au port.
Pendant toute la journée du 22 décembre
1952, les deux frères Balpajy restèrent sur la plage, assistant aux
tentatives infructueuses pour établir un va-et-vient. Quand la nuit
tomba sur cette journée lugubre, le président de la République libanaise
leur dit:
- Je vous confie la direction du sauvetage.
- Merci, monsieur le Président.
Certaines promotions peuvent vous empêcher
de dormir. Les deux frères se représentaient très exactement la
situation du Champollion. il était maintenant clair que pour sauver ses
passagers, il y avait une solution et une seule : aller jusqu'à lui.
L'accoster. L'accoster du côté du large était impossible à cause de sa
position follement inclinée et aussi parce que le vent et la mer
poussaient vers la terre avec une grande force. On se serait brisé
contre l'épave.
- Alors, dit Radwan, il faudra l'accoster
de l'autre côté. Sous le vent à lui.
- En passant sur les brisants ?
- Oui.
La résolution était prise. Radwan ajouta
qu'après tout, le vent pourrait très bien diminuer de violence pendant
la nuit. On sait déjà qu'au contraire, il soufflait encore plus fort au
matin du 23 décembre. Le bateau-pilote à moteur des frères Balpajy
appareilla une première fois au début de cette matinée mais, drossé par
la tempête, il dut virer de bord avant d'être arrivé à proximité du
Champollion. Il appareilla une deuxième fois vers onze heures.
Les frères Balpajy ne tenaient qu'un
journal de bord sommaire et ils n'ont pas raconté dans le détail comment
ils avaient pu aller accoster le Champollion sans s'écraser sur les
rochers. On peut comprendre qu'il s'est agi d'une manoeuvre aussi habile
que courageuse, pour tout dire d'un petit chef-d'oeuvre maritime. Et
cette rnanoeuvre a été répétée trois fois ; la seconde et la troisième
fois, Radwan et Mahmud Balpajy ont été aidés par leur jeune frère Salah,
venu participer au sauvetage avec un autre bateau à moteur. Je ne
répugne pas du tout à répéter les noms de ces marins, décorés par la
suite du Mérite maritime et, je crois, de la Légion d'honneur.
Un lieutenant du Champollion dit: « Le
bateau-pilote arrive. » Ceux des passagers qui escaladèrent le pont pour
aller se cramponner au bastingage regardèrent d'abord vers le large,
puis vers la terre. A leurs cris, d'autres vinrent les rejoindre. Plus
personne ne sentait le vent ni le froid. Le petit bateau, dansant sur
les vagues vertes, piquait du nez, remontait. Il dansa un peu moins
lorsqu'il arriva sous le vent du Champollion. Il paraissait petit aux
passagers qui, un instant plus tard, aidés par les matelots, certains
presque portés par eux, descendirent l'échelle du pilote.
Le capitaine Bourdé ne disait rien,
regardant avec inquiétude les taches d'écume qui se formaient sur les
brisants, là où la mer déferlait. Les pilotes libanais se montrèrent ce
jour-là tout à fait dignes de leurs ancêtres phéniciens. Les deux petits
bateaux des frères Balpajy firent en tout sept voyages. Dix-sept
personnes avaient trouvé la mort au cours de ce naufrage, presque toutes,
on l'a vu, pour avoir voulu gagner la terre à la nage.
Le capitaine Bourdé refusant de quitter
son navire, Radwan Balpajy monta vers lui sur le pont oblique et
s'adressa à lui en très bon français mais comme avec une musique
orientale
- Que Dieu soit avec vous ! Je vous
apporte le salut de mon père je lui ai juré de vous ramener. Voulez-vous
que mes hommes et moi nous périssions à cause de vous ? Nos vies sont
entre vos mains et aussi celles de vos hommes qui sont à mon bord. Je ne
les ramènerai pas à terre sans vous. Alors ce que vous ferez sera bien
fait.
Le capitaine Bourdé le suivit.
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